Une convulsionnaire lyonnaise

BOUSSIN Félicité

Journal de l’œuvre que Dieu opère pour son Peuple d’Israël sur la sœur Isaac-d’Israël-Juïve. Année 1807, qui est la dix-septième

En français, manuscrit sur papier

[France], s.l., 1807

In-8, 1 f.n.ch. (titre) et 276 pp., écriture à l’encre brune, la citation en première page : « Malheur aux Villes (ô Jérusalem) dont vos Enfants sont devenus les Esclaves ! - Bar. Ch. 4. V. 32 » provient du livre de Baruch, livre deutérocanonique de la Bible. Reliure de veau raciné du XIXe siècle, dos lisse orné de filets, pointillés, fleurons et croisillons dorés, pièces de titre et de tomaison de maroquin rouge et vert, roulette dorée autour des plats et sur les coupes, roulette intérieure, tranches mouchetées bleues, petits manques de cuir en haut du dos. Dimensions : 205 × 150 mm.

English abstract

BOUSSIN Félicité.
Journal de l’oeuvre que Dieu opère pour son Peuple d’Israël sur la soeur Isaac-d’Israël-Juïve. Année
1807, qui est la dix-septième.

[France], s.l., 1807.


In French, manuscript on paper

Unpublished report of the mystical sessions for the first months of the year 1807 of Félicité Boussin (1791-1841), a famous Lyons “convulsionnaire”. This journal begins on January 1 and ends on March 4, 1807. Written in the first person by Sister Isaac-Juive, “convulsionnaire” and Jansenist of Lyons, the text reports her mystical states and the sufferings endured. Félicité Boussin, her real name, belonged to a small group of Lyonnais “convulsionnaires” (convulsionaries) who exhibited their convulsions and out-of-body experiences.

Rela­tion inédite des séances mys­tiques pour les premi­ers mois de l’année 1807 de Féli­cité Boussin, célèbre con­vul­sion­naire lyonnaise.

« Tout mon corps et ma rais­on sont mal­ad­es ; je perds la présence d’esprit, et je vois la grosse étoile noire. Que je suis mal ! Du feu sort de mes jambes et monte. Je suis comme si on avait fixé mon corps contre terre, et les bras et les jambes semblent se cas­s­er. On m’écrase, mes gen­oux sont for­cés en arrière, et il en sort du feu. (Plaint. doul.). Que mes bras sont frap­pés ! (…) » (pp. 22 – 23).

Ce journ­al quo­ti­di­en déb­ute le 1er jan­vi­er et s’achève le 4 mars 1807. Ecrit à la première per­sonne du sin­guli­er par la sœur Isaac-Juive, con­vul­sion­naire et jansén­iste de Lyon (1791−1841), le texte rap­porte ses états mys­tiques et les souf­frances endurées. Féli­cité Boussin, de son vrai nom, se fit con­naître par son appar­ten­ance, au début du XIXe siècle, à un groupe de con­vul­sion­naires lyo­n­nais qui s’attache à la main­ten­ance de l’Œuvre.

Alors que les thèses et pratiques con­vul­sion­naires sont défin­it­ive­ment rejetées par l’élite jansén­iste dans les années 1760, le nombre d’adeptes, lui, ne cesse de croître. L’évolution de l’Église – par la frac­ture révolu­tion­naire que ne tolèrent pas cer­tains jansén­istes – pro­voque une pro­fonde rup­ture avec ces derniers.

Dans une logique d’inobservance des con­traintes du Con­cord­at, de mul­tiples « Petites Eglises » vont voir le jour en province : les « Illu­minés » d’Agen, les « Clé­mentins » de Rouen, ou encore les « Purs » de Mont­pel­li­er. La ville de Lyon, contre le Par­is des Encyc­lopédistes, s’est con­stituée au fil du XVIIIe siècle « cap­itale des activ­ités ésotériques », selon l’expression de Louis Trénard, his­tori­en de la cul­ture et des men­tal­ités (L. Trénard, Lyon, de l’Encyclopédie au Préro­mantisme, Par­is, 1958).

C’est dans ce cli­mat loc­al que Féli­cité Boussin, juive con­ver­tie, devi­ent sœur Isaac. Longtemps elle don­nera une voix aux tribus d’Israël, réal­is­ant ain­si la prophétie de Paul, dans la résur­rec­tion et le retour à la parole. Alors, Elie viendra, la nation juive se con­ver­tira, le monde perdu sera régénéré et viendra au salut. Le jansén­isme du XVIIIe siècle s’appuiera sur les Écrit­ures pour y puis­er des cer­ti­tudes. Élie, dans l’argumentaire jansén­iste, est la fig­ure emblématique du juif. Depuis 1791, Dieu avait établi sœur Isaac dans son peuple d’Israël pour « être un signe et une fig­ure vivante de tout ce qu’il veut faire en Israël ». En 1806, elle reçoit l’annonce de « l’Eveil », à savoir l’appel à se con­ver­tir que lançait Élie aux Israél­ites. Les fidèles de sœur Isaac la pri­rent tou­jours au sérieux par la dif­fu­sion de ces prodiges à tra­vers ses lettres mais sur­tout son Journ­al.

L’auteur de la Table du Journ­al d’Isaac donne comme preuve matéri­elle « vis­ible et irré­cus­able que les cris et les plaintes que pous­sait la sœur pendant ses états surnaturels n’étaient pas de vains simu­lacres, [sont] les enflures douloureuses et quelques fois insup­port­ables qui en une mul­ti­tude de cir­con­stances s’emparèrent spon­tané­ment de plusieurs de ses membres et autres parties de son corps frap­pées par les agents surnaturels de son Œuvre ».

À l’origine, on désig­nait par « con­vul­sion­naires » des indi­vidus qui, lors de transes mys­tico-reli­gieuses, présen­taient des con­vul­sions, entre autres mani­fest­a­tions spec­tac­u­laires. Essen­ti­elle­ment par­is­i­en au départ, le mouvement con­vul­sion­naire gagna peu à peu la province et not­am­ment Lyon à partir des années 1770. Con­stituée en 1802, la « Petite Église de Lyon » se plaçait donc dans une situ­ation d’opposants reli­gieux à l’Église cath­olique, tout en rest­ant dans son sein. C’est dans la mouv­ance de cette « Petite Église » que se situe l’œuvre de Féli­cité Boussin, qui se fit d’abord appel­er sœur Féli­cité, puis sœur Isaac-Juive. Celle-ci con­signe ses textes mys­tiques dans son Journ­al, resté manuscrit, qu’elle tint au moins jusqu’en 1807. La bib­lio­thèque muni­cip­ale de Lyon con­serve les années 1791 – 1795, 1797 – 1798, 1799, 1800 – 1801 et 1804 – 1805 (cote : Lyon, BM, Cho­mar­at Ms 0550). Notre manuscrit vient donc com­pléter la série con­ser­vée à Lyon. Le journ­al couvre la péri­ode du 1er jan­vi­er au 4 mars 1807, en don­nant tous les détails des séances de transe auxquelles la sœur se liv­rait : rai­disse­ment des membres, douleurs, cris, sen­ti­ment d’oppression, invoc­a­tion du prophète Élie, vis­ions d’une étoile noire, appos­i­tion des mains, béné­dic­tions, etc.

Voir : Vid­al Daniel, La Morte-Rais­on : Isaac la juive, con­vul­sion­naire jansén­iste de Lyon, 1791 – 1841, Gren­oble, Jérôme Mil­lion, 1994.