Études inédites du peintre favori de Louis II de Bavière.

[DESSIN]. [HECKEL August von].

Œuvres autour de la Chanson des Nibelungen ; Antoine et Cléopâtre.

Allemagne, s.l.n.d. [Munich, 1860-1870]

29 dessins contrecollés sur carton, dont deux signés et 8 portant son emblème (une hache) ; plume et lavis brun.

Dimensions : dessins (H. 259 × L. 410 mm ou H. 261 × L. 192 mm environ) contrecollés sur carton (H. 482 × L. 638 mm).

August von Heck­el (Landshut, 1824 – Münich, 1883), peintre de genre et d’histoire alle­mand, était des­tiné par son père à une vie de magis­trat. Mais il prit le chemin de l’école d’art d’Augsbourg en 1842, ce qui lui per­mit de rejoindre deux ans plus tard l’Académie de Münich. Dès 1850, Heck­el devi­ent célèbre au Kun­stver­ein avec un Atala, suivi en 1851 par les Émigrants sou­abes. Ensuite, plusieurs toiles de genre, avec des scènes de pays­age ayant du suc­cès auprès des ama­teurs alle­mands de l’époque, qu’Heckel répétera maintes fois. Comme tout artiste du XIXe siècle, Heck­el entre­prend un tour d’Europe. Il se rend d’abord à Par­is et en Bel­gique, puis en Italie pendant trois ans, not­am­ment à Rome, d’où il envoie de nou­velles études de ses pro­gès à Munich, not­am­ment des pays­ages. À cela s’ajoute un car­ton de Judith montrant la tête d’Holopherne au peuple assemblé – une com­pos­i­tion riche en fig­ures et dans la pure tra­di­tion de la pein­ture his­torique – qu’Heckel souhaite réal­iser en grandes dimen­sions. Dans le même temps, un autre tableau, La pro­ces­sion du cour­on­nement de Louis de Bavière à Rome (7 jan­vi­er 1328), revendique son goût pour le reviv­al médiév­al du XIXe siècle.

Les com­mandes pub­liques alle­mandes affluèrent : Heck­el liv­ra ensuite deux fresques au Musée nation­al de Bavière dont L’entrée de Max­im­i­li­en-Emmanuel à Bruxelles en tant que gouverneur des Pays-Bas espagnols (voir V. Spru­ner, Les pein­tures murales du Musée nation­al à Munich, 1868).

Après un retour à la pein­ture de genre, Heck­el tri­omphe avec un pro­jet de longue haleine en 1869 : Le roi Lear obéit à sa fidèle fille Cor­delia. Il réus­sit à exprimer toutes les émo­tions de ses per­son­nages par un troub­lant vérisme. Le tableau, qui après son achève­ment a été exposé dans l’atelier du peintre au profit de l’association d’aides aux artistes, fait le tour de toutes les expos­i­tions, à Ber­lin, Par­is, Lon­dres, pour retourn­er à Munich. C’est en par­allèle du Roi Lear, dans le même format grandeur nature, qu’Heckel va réal­iser le Ant­oine et Cléopâtre dont nous pro­po­sons une étude (1869). Mais alors, décep­tion : la cri­tique ne l’encense pas.

Il se tourne alors défin­it­ive­ment vers le néogothique, dans la réal­isa­tion de pla­fonds peints, de pein­tures murales. Son roy­al mécène, Louis II de Bavière, lui con­féra de nom­breuses fonc­tions excep­tion­nelles, ce qui per­mit à Heck­el de mûrir ses pro­jets de grandes fresques dans les châteaux du roy­aume (Linder­hof (Tan­nhaüser et Vénus dans la grotte de Venus), Neuschwan­stein (L’Arrivée de Lohen­grin à Anvers, 1882 – 1883,…). Frap­pé de mal­ad­ie, Heck­el fer­me son atelier en mai 1882 (voir Hyacinth Hol­land von, « Heck­el, August von» in : Allge­meine Deutsche Bio­graph­ie, heraus­gegeben von der His­tor­ischen Kom­mis­sion bei der Bay­erischen Akademie der Wis­senschaften, Band 50 (1905), pp. 556 – 561).

Cet ensemble de dess­ins fut réal­isé dans les années 1860 – 1870, décen­nie dur­ant laquelle Louis II de Bavière, grand mécène d’August von Heck­el, affec­tionne par­ticulière­ment la lit­térat­ure ger­ma­nique médié­vale, dont les légendes de Per­civ­al, Lohen­grin, Siegfried et cætera. Il orne l’ensemble de ses châteaux de pein­tures murales qui ont pour thème ces légendes, qui seront égale­ment sources de trav­ail pour le com­pos­iteur et grand ami du mon­arque, Richard Wagner.

Nous avons pris la liber­té de class­er les dess­ins d’après leur icon­o­graph­ie et leur chro­no­lo­gie dans la légende ger­ma­nique du Nibe­lun­gen­lied :

1. Deux dess­ins daté et signé « München, 8 [et 12] Mai 1866. A. Heck­el » représent­ant l’une une scène d’extérieur avec l’arrivée d’un enfant dans un con­voi de voy­ageurs dans un château, et l’autre représent­ant le même enfant roy­al adoubé.

2. Sept dess­ins inspirés du Helden­buch, légende médié­vale, qui ren­sei­gne sur le roy­aume des Nibe­lun­gen. Il s’agit de la seule source dans laquelle Alberich appar­aît comme étant un nain très puis­sant qui pos­sède un anneau magique qui le rend invis­ible. Cette légende va inspirer à Richard Wag­n­er L’Or du Rhin, pro­logue de L’Anneau du Nibe­lung, célèbre tétra­lo­gie lyrique qu’il mit trente ans à achever. Au fond du Rhin repose l’Or, gardé par trois ondines (les filles du Rhin). Le nain Nibe­lung Alberich, en voulant séduire l’une d’elles, attise par son com­porte­ment et son empresse­ment les moquer­ies de ces dernières. De rage, Alberich maudit l’Amour et vole l’Or du Rhin afin de for­ger un anneau don­nant une puis­sance illim­itée et apport­ant la richesse à celui qui le pos­sède. Cet anneau ain­si que les richesses accu­mulées par Alberich lui sont dérobés plus tard par Wotan afin de pay­er le salaire de Fasolt et Fafn­er, géants bâtis­seurs du Wal­halla qui doit devenir la demeure des dieux. Fou de colère et de douleur, Alberich maudit l’anneau, qui caus­era désor­mais la perte de quiconque le pos­sédera. Wotan voudrait garder l’anneau pour lui mais la déesse Erda lui con­seille de fuir la malé­dic­tion qui y est attachée, car le Crépus­cule des dieux est proche. La malé­dic­tion fait son effet : Wotan cède l’anneau aux géants, mais au moment du part­age du butin, Fafn­er tue son frère Fasolt afin de pos­séder l’anneau.

3. Seize dess­ins d’un cycle autour du per­son­nage de Siegfried, héros de la Chan­son des Nibe­lun­gen, légende ger­ma­nique du XIIIe siècle, avec les scènes suivantes, comme indiqué sur la liste en alle­mand jointe à l’ensemble : Siegfried ren­contre Kriem­hilde ; Siegfried con­quiert Brun­hilde pour le roi Gun­ther ; Arrivée de Brun­hilde à Worms ; (œuvre absente du cor­pus : Double mariage de Siegfried et Gun­ther) ; Siegfried vole la cein­ture de chasteté de Brun­hilde ; Dis­pute des deux reines rivales ; Brun­hilde et Hagen exi­gent la mort de Siegfried auprès de Gun­ther ; Kriem­hilde demande à Hagen de protéger Siegfried lors du prochain com­bat et lui révèle alors le secret de l’invulnérabilité de son époux ; la Sépar­a­tion de Siegfried et Kriem­hilde ; la Mort de Siegfried (large­ment inspirée d’une pein­ture murale de Juli­us Schnorr von Caros­fled, de 1845, dans la Résid­ence roy­ale de Munich) ; Kriem­hilde découvre le corps de Siegfried ; et enfin, Kriem­hilde, au chevet de Siegfried, recon­naît Hagen comme le meurtri­er et jure de se venger. Wag­n­er repren­dra égale­ment, dans Siegfried, la première partie de la Chan­son des Nibe­lun­gen, « La mort de Siegfried ». Trois cop­ies représent­ant une prin­cesse auquel un garde apporte un chi­en, et cette même prin­cesse en songe, le chi­en en laisse à ses côtés. S’agit-il de la scène du songe de Kriemhilde ?

4. Ant­oine et Cléopâtre, dessin à l’encre et plume sous mar­ie-louise. Ce dessin est vraisemblable­ment une étude réal­isée par Heck­el pour son tableau éponyme dont nous con­nais­sons seule­ment une grav­ure. Quelques vari­antes ont été ajoutées finale­ment par Heck­el (le per­son­nage de la ser­vante inver­sé et un vie­il homme ajouté aux côtés d’Antoine).

Il n’y a mal­heureuse­ment aucune trace de pein­tures ayant pour thématique la Chan­son des Nibe­lun­gen dans le cor­pus d’œuvres d’August von Heck­el. Dans sa thèse, Ulrich Schulte-Wül­wer men­tionne des dess­ins représent­ant la légende des Nibe­lun­gen de l’artiste munichois, non loc­al­isés en 1974. Il est fort pos­sible qu’il s’agisse de ce cor­pus (voir SCHULTE-WÜL­WER Ulrich, Das Nibe­lun­gen­lied in der deutschen Kunst und Kunst­l­it­er­at­ur zwis­chen 1806 und 1871, 1974, pp. 296 – 297, n° 236). Des scènes de la légende de Siegfried ornent déjà les murs du ves­ti­bule du château de Neuschwan­stein (Alle­magne) nou­velle­ment recon­stru­it par Louis II de Bavière, dès 1872, mais elles ne sont pas d’Heckel mais d’Eduard Ille (1823−1900). Peut-être à l’origine devaient-elles être peintes par Heck­el, ou bien Heck­el aida Ille dans la con­cep­tion de ces fresques ?

Bib­li­o­graph­ie :

HOL­LAND Hyacinth, « Heck­el, August von » in : Allge­meine Deutsche Bio­graph­ie, His­tor­ischen Kom­mis­sion bei der Bay­erischen Akademie der Wis­senschaften, n° 50 (1905), pp. 556 – 561.

TON­NELAT Ern­est, « La légende des Nibe­lun­gen en Alle­magne au XIXe siècle », Pub­lic­a­tions de la fac­ulté des Lettres de l’Université de Stras­bourg, Fas­cicule 119, Par­is, Les Belles Lettres, 1952.

BUR­OL­LET Thérèse, « Le ver­tige du mur. Du « cycle des Nibe­lun­gen » au « Christ dans l’Olympe » », in : Sym­boles et Réal­ités. La pein­ture alle­mande 1848 – 1905, musée du Petit Pal­ais, 12 octobre 1984 – 13 jan­vi­er 1985, pp. 50 – 60.

WÖR­WAG-PARI­ZOT Mari­anne, Le roi Louis II. Son château Neuschwan­stein et sa vie, éd. du Mont­sal­vat, 1995.

SCHMIDT Joël, Les Nibe­lun­gen, Zulma, 2001.

Dess­ins con­nus et non présents dans ce corpus : 

  • Vente Win­ter­berg-Kunst, Heidel­berg (Alle­magne), 5 novembre 2011, « Siegfried prend Brun­hilde » ; « Hagen et les filles du Rhin »
  • Vente Win­ter­berg-Kunst, Heidel­berg (Alle­magne), 20 avril 2013 : « Kriem­hilde pleure Siegfried », plume et encre, daté « 73.68 ».
  • Vente Win­ter­berg-Kunst, Heidel­berg (Alle­magne), 20 avril 2013 : « Siegfried se couvre du sang du dragon », lav­is gris et mar­ron, encre brune, en partie avec une bordure au cray­on, daté « 9÷3÷67 ».