Ô flame de l’Amour que tû est violente

Ta chaleur pourtant me ravit et m’enchante

Si je dois mourir par son embrassement

Mon trepas n’aûra rien que de doux et charmant

3e rollet.

[THEÂTRE]. [ANONYME].

Mystère de l’âme mondaine

Ensemble de six rollets pour les acteurs

En français, manuscrit sur papier

France, XVIIe siècle

Six rouleaux (dont deux entoilés), encre brune sur papier, fine écriture cursive fort lisible, texte au recto seul. Dimensions des rouleaux, respectivement : (1) 980 × 135 mm ; (2) 3700 × 140 mm ; (3) 1950 × 160 mm ; (4) 745 × 140 mm ; (5) 260 × 162 mm ; (6) 180 × 152 mm.

Rouleaux conservés dans un étui de chagrin noir XIXe siècle, dos avec cinq faux-nerfs, lettrage doré : « Mystère de l’ame mondaine. Manuscrit ». Dimensions de la boite : 185 × 120 mm.

English abstract

[THEATRE]. [ANONYMOUS]. Mystère de l’âme mondaine
Set of six “rollets” for actors
In French, manuscript on paper, rolled and stored in a fitted box
France, s.l., 17th century (c. 1650?)


Various dimensions : (1) 980 × 135 mm; (2) 3700 × 140 mm; (3) 1950 × 160 mm; (4) 745 × 140 mm; (5) 260 × 162 mm; (6) 180 × 152 mm.


These are six witnesses of a type of theatrical “livrets” or scripts used by actors to learn and rehearse their parts. The interesting aspect is that the “livrets” are
not in book form but in rolls that the actor unscrolled as his part went on. They are referred to in specialized literatue as “rollets”. There are six characters in the
present unpublished religious play, namely Jesus Christ, the Blessed Virgin, the Worldly Soul, the World, Grace and Death. The text mixes prose and verse, with sung passages (“Icÿ elle chante”).

There are 748 lines in Alexandrine verse. We do not know in which context (Saint-Cyr? Jesuits?) the present rollets were used. Also noteworthy are the stage direction (didacalia) and scenic elements. To be better studied and published absolutely!

Cet étui con­tient six témoins de toute rareté que sont les rol­lets. La pièce fait fig­urer six per­son­nages à savoir Jésus-Christ, la Sainte Vierge, l’Âme mondaine, le Monde, la Grâce et la Mort. Le texte mélange prose et vers, avec des pas­sages chantés (« Icÿ elle chante »). Les vers sont des alex­an­drins. On compte en tout 748 vers. On y trouve des didascalies et des élé­ments scé­niques. Par ail­leurs, sur la droite de chaque rol­let, des indic­a­tions pour l’acteur l’informent pour qu’il se tienne près à déclamer son texte, le derni­er mot de la tirade précédente étant mis en exergue.

D’une grande rareté. 

Détail des rol­lets :

  1. Premi­er rollet :

Jésus-Christ

Jesus-Christ. Scène premi­er [sic]. L’âme chante. 

Incip­it : « Cher prix de mes traveaux quel erreur vous enchante / Helas que faite vous pauvre brebis

Errante / Pour­quoÿ vous eloign­er d’un amoureux pas­teur / Qui vous cher­che par tout pour vous don­ner son coeur… » ; exemple de didascalie : « Icÿ Jesus donne un petit coup au monde et le ren­verse et puis il luÿ dit avec mepris » ; expli­cit, « […] Pren­ez bon cour­age adieu ma chere amante. Ils s’en vont. Fin ».

Dimen­sion du rol­let : 980 × 135 mm ; 115 vers.

  1. Second rol­let :

L’âme mondaine

L’ame mondaine chante. 

Incip­it : « Venez plaisirs venez amour chassez la mort, chassez cette en[vieuse]/en[nuueuse] (?) qui vient trou­bler le plaisir de ma vie et qui peut me ravir le jour… » ; puis en vers : « Ah que je goute un sort agre­able et char­mant / Jamais rien ne s’oppose a mon con­tente­ment… » ; première didascalie : « Icÿ l’ame toute sur­prise et comme reven­ant d’un pro­fond som­meil se jette au pieds de la Ste Vierge et dit » ; expli­cit, « Adieu amant que j’aime vous faite mon bon­heur / C’en est trop Mon­sei­gneur ha c’en est trop pour moÿ / Adieu divin epoux je vous ser­aÿ con­stante. Fin ».

Dimen­sion du rol­let : 3700 × 140 mm ; 290 vers.

  1. Troisième rol­let :

Partie de l’ame mondaine elle chante en suitte elle dit ce qui suit. 

Incip­it : « Ah que je goute un sort aggre­able et char­mant / Mais rien ne s’oppose à mon con­tente­ment… » ; exemples de dis­dascalies : « Icÿ l’ame toute sur­prise et comme reven­ant d’un pro­fond someil se jette au pieds de la Ste Vierge et dit » ; « L’ame fatiguée s’asit et ce couche neg­li­gem­ment et dit ce qui suit ».

Men­tion au dos : « Partie de l’ame mondaine qu’on â abregez pour quand on ne veut pas faire un [bois] (référence au « bois » dans le texte au sujet de la mise en scène).

Dimen­sion du rol­let : 1950 × 160 mm ; 225 vers.

  1. Quat­rième rollet :

La Sainte Vierge aux pieds de Jesus dist ce qui suit. Scène 3eme. 

Incip­it : « Mon fils je vois cette ame en danger de perir / Elle pour qui mon fils je vous aÿ veû mourir/​C’est pour elle que j’ai vû ain­si que des fon­taines / Coûller â gros bouil­lon tous le sang de vos veines / Elle pour qui vos yeux tout enflamez d’amour / Se lais­ser­ent fer­mer â la clarté du jour / Con­vertisez mon fils cette ame infortûnée / Elle vous â trop couté pour etre aban­don­née » ; didascalie : « Icÿ la Ste Vierge met sa main sur le yeux de l’ame et dit ce qui suit » ; expli­cit, « Fiez-vous â mes soins et croÿez que je vous aime…Que le ciel […] vous comble de ses bien. Fin ».

Dimen­sion du rol­let : 745 × 140 mm ; 69 vers.

  1. Cin­quième rollet :

Partie de la grace. 

Incip­it : « Cesse de t’oppôser â ma voix qui te criee / que pour ne pas perir tû doit changer de vie / Loing de te rendre soûrde â mon pres­sent instin / Change : change aujourd’huy : n’atend pas â demain… » ; expli­cit, « Je demeûre avec vous et je je ne vous quitte point ».

Dimen­sion du rol­let : 260 × 162 mm ; 31 vers.

  1. Six­ième rollet :

Partie de la mort. 

Incip­it : « Que dit-tû mal­heûreûse et qu’ose tu penser / Quel impie dis­coûr ôse-tû avan­cer / Dis-moÿ ignore-tû que tout ce qui respir / Dois ce soû­mettre enfin â mon puis­sant êmpire / Oû crois-tû estre seul êxemte d’une loix / Qui ne respecte pas le plus grand des roÿs / Ah-tû verra ce que c’est de braver ma puis­sance / Je vais-te faire sen­tir le fer de ma lance… » ; expli­cit : « [L’ame mondaine je me moque de toÿ]. Helas pour la touch­er que faut il que je fasse / Je vois Jesus qui vient je luÿ cede la place ».

Dimen­sion du rol­let : 180 × 152 mm ; 18 vers.

Bien qu’intitulé « mys­tère » sur l’étui, cette appel­la­tion ne fig­ure pas dans les présents rol­lets. Ces roul­eaux offrent le texte d’un type de représent­a­tion théâtral plus proche de la « mor­al­ité », genre lit­téraire et théâtral, didactique et allégorique, du Moy­en Âge et du XVIe siècle qui per­dure au XVIIe siècle et met en scène des per­son­nages ou per­son­ni­fic­a­tions allégoriques, représent­ant les vices et les vertus des hommes et de la société. Le thème cent­ral est l’antagonisme entre Bien et Mal. La mor­al­ité pro­pose au spectateur des choix exist­en­tiels, en lui fais­ant com­pren­dre la « sene­fi­ance », le sens caché des forces qui gouvernent son exist­ence. Elle con­naît un grand suc­cès au XVe siècle, à une époque qui aime le didac­tisme imagé. Des mor­al­ités de plusieurs mil­li­ers de vers (par exemple les quelques 30 000 vers de Simon Bourgouin pour L’Homme juste et l’Homme mondain (Par­is, Ant­oine Vérard, 1508)), mettent en scène des dizaines de per­son­nages pour une his­toire édi­fi­ante où les mys­tères reli­gieux pré­dom­in­ent. La mor­al­ité relève tout autant du reli­gieux que du pro­fane avec par­fois une ton­al­ité satirique comme dans le cas présent voire politique.

Les organ­isateurs de spec­tacle faisaient appel à un «fatiste» pour rédi­ger le livret ori­gin­al ou registre qui con­tenait le texte enti­er avec répliques, noms des per­son­nages, indic­a­tions scé­niques, des­tinés au metteur en scène ou « men­eur du jeu ». De la même man­ière on faisait copi­er des « rol­lets » à dis­tribuer à chaque acteur, con­ten­ant les tirades qui le con­cernaient et des indic­a­tions scé­niques ou didascalies. Le cara­ctère fra­gile des rol­lets, faits pour ser­vir, en font des manuscrits de la plus grande rareté. On con­serve des exemples de rol­lets, le plus souvent frag­mentaire. Ici, les présents rol­lets, sans être com­plets, offre un ensemble de la plus grande rareté (il manque cer­taine­ment cer­tains rol­lets, not­am­ment pour le rôle du Monde, peut-être aus­si pour la Mort et la Grace). Par­fois on com­mandait aus­si un manuscrit spé­cial pour le « men­eur du jeu » qui con­sist­ait sur­tout en indic­a­tions scé­niques avec une ver­sion réduite du texte (premi­er et derni­er vers de chaque réplique). Tous ces manuscrits exis­taient avant la représent­a­tion mais on pouv­ait, après le spec­tacle, rédi­ger une ver­sion finale du texte pour com­mé­morer l’évènement ou pour ser­vir de cadeau (voir Run­nalls, 1999).

D’une grande qual­ité lit­téraire, ce texte est à notre con­nais­sance inédit.

Une note manuscrite du XIXe siècle rédigé sur un bil­let glissé dans le couvercle de l’emboitage nous informe : « Le mys­tère, dont faisaient partie les trois roul­eaux ren­fer­més dans cet étui, offre un intérêt par­ticuli­er, en rais­on de sa date rel­at­ive­ment récente. Il porte le titre « Mis­teres de l’ame humaine », et doit avoir été com­posé vers le com­mence­ment du XVIIe siècle. C’est un des derniers qu’on parait avoir des­tiné à être représentés. On ne peut guère douter que celui-ci ne l’ait été, puisque nous avons ici la tran­scrip­tion des trois rôles prin­ci­paux, tran­scrip­tion qui devoit être dis­tribuées aux trois acteurs char­gés de les rem­p­lir. Le 1er « la Sainte Vierge », le second « la Grâce », le 3e, « L’ame mondaine » sous le cos­tume d’une nonne d’abord fort dis­sipée, puis reven­ant à ses engage­ment reli­gieux, grace aux remon­trances de la bonne Sainte Vierge. Avant le com­mence­ment de chaque tirade, le cop­iste a eu soin de rappel­er le derni­er hemis­tyche de la tirade précédente que devait declamer les autres per­son­nages su mistere, soit la « Mort », soit le Démon, soit la Grace de Dieu etc. Ces rôles dis­tribués sous le nom de « parties » aux dif­fer­ents acteurs qui devaient les appren­dre par cœur, avec le moy­en de saisir le moment pré­cis où la parole leur était accordée, ces rôles ont tou­jours été rarement con­ser­vés, car ils avaient cessé d’être utiles dès le jour où l’on ces­sait de jouer le mis­tère. Ici nos rôles ont cela d’intéressant qu’ils prouvent l’intérêt qu’on por­tait encore au XVIIe siècle, en présence du théâtre de Rotrou, de Scudéry et même de Corneille, à cette dernière expres­sion de l’ancien théâtre pop­u­laire. Je voudrai à cette occa­sion que l’on ren­onça à l’ancienne ortho­graphe du mot « Mys­tère ». Ce mot n’a rien de com­mun avec le sens des mys­tères de la reli­gion. Il est la tra­duc­tion de « Min­is­teri­um », « œuvre », « office », « action ». Ain­si l’œuvre ou « mistere » de Jeanne d’Arc, de Troyes, de Thèbes, de Griselédis etc. ».

Bib­li­o­graph­ie

Helmich, W. dir., Mor­al­ités françaises. Réim­pres­sion fac-similé de vingt-deux pièces allégoriques imprimées aux XVe et XVIe siècles, Genève, 1980 ; Helmich, W. et J. Wate­let-Willem. “La mor­al­ité, un genre dram­atique à redé­couv­rir”, in G.R.Muller (ed.) Le théâtre au Moy­en Age, Mon­tréal, 1981, pp. 205 – 237 ; Run­nalls, Gra­ham A. Les mys­tères français imprimés, une étude sur les rap­ports entre le théâtre reli­gieux et l’imprimerie à la fin du Moy­en Age français, suivie d’un réper­toire com­plet des mys­tères français imprimés, 1484 – 1630, Par­is, 1999.