Aujourd’hui il a fait un temps infernal, des bourrasques de neige, puis du soleil, du brouillard, et du temps noir et net, c’était magnifique, mais par trop changeant. Il est si difficile de ne pas se laisser aller à transformer sa toile et ce n’est pas plus tôt commencé que crac ! c’est autre chose et souvent je regrette. Enfin, il n’y a pas à dire, il faut vaincre et n’aurais-je que quelques toiles à mon goût, cinq ou six, je serais satisfait.

Lettre de Claude Monet à Alice Monet, Londres, 17 février 1901

MONET Claude. [PHOTOGRAPHIE D’ART]. [PROCÉDÉ DRUET].

Album de vues d’après les peintures de Monet, tirages photographiques

Procédé Druet, France, s.d. [vers 1904]

38 vues montées sur onglets, précédé et suivi d’un carton avec la mention « Procédé E. Druet / 114 Fg. St-Honoré / Paris (VIII) ». Reliure de demi-chagrin à coins violine, dos à 5 nerfs, filets dorés dans les entre-nerfs, titres dorés « Vues de la Tamise » et « Claude Monet », plats recouverts de percaline verte, tranches gaufrées (sans dorure). Epidermures, coiffes émoussées. Dimensions : 600 × 440 mm.

Le « procédé Druet » fut mis au point par Eugène Druet (1867−1916). Pho­to­graphe et galer­iste français, son par­cours fut aty­pique. Ten­an­ci­er du « Yacht Club français », café famili­al situé place de l’Alma, il y fait la con­nais­sance d’Auguste Rod­in dont l’atelier était proche. Pho­to­graphe ama­teur, il réal­ise de nom­breux clichés des sculp­tures de Rod­in et finit par ouv­rir une galer­ie d’art en 1903. C’est à cette époque qu’il réal­ise l’album des vues de la Tam­ise, vraisemblable­ment à la demande du galer­iste Dur­and-Ruel, marchand de Mon­et, ain­si que semble l’attester la cor­res­pond­ance échangée entre Mon­et et Dur­and-Ruel en 1904 (voir ci-des­sous [Art­cur­i­al]). Dans cette cor­res­pond­ance, il est évoqué l’exposition organ­isée par Dur­and-Ruel à Par­is (9 mai-4 juin 1904) des Vues de la Tam­ise où 37 tableaux sont exposés. Le cata­logue est une simple liste des tableaux et de leur date d’exécution sans illus­tra­tion mais super­be­ment pré­facé par Octave Mirbeau :

Je n’ai jamais si bien com­pris qu’aujourd’hui, devant cette extraordin­aire expos­i­tion de M. Claude Mon­et, le ridicule souverain, la com­plète inutil­ité d’être ce per­son­nage, improb­able d’ailleurs, et si étrange­ment falot, et pour­tant si mal­fais­ant, que nous appelons, en zoolo­gie, un cri­tique d’art […].

C’est un mir­acle. C’est presque un para­doxe que l’on puisse, avec de la pâte sur de la toile, créer de la matière impalp­able, empris­on­ner du soleil, le polar­iser ou le dif­fuser, infini­ment réflé­chi, dans ce qu’une ville comme Lon­dres con­tient d’haleines épaisses, de suies encrassées, et avec ces haleines lourdes, ces impénétrables suies, toutes ces éman­a­tions de char­bon, faire jail­lir de cette atmo­sphère empireu­matique, d’aussi splen­dides fééries de lumière. Et cepend­ant, ce n’est pas un mir­acle, ce n’est pas un para­doxe : c’est l’aboutissement logique de l’art de M. Claude Monet.

Ivan Moro­zov, célèbre col­lec­tion­neur russe, fig­ure parmi les cli­ents de Dur­and-Ruel mais aus­si de Druet. Le cata­logue rais­on­né de Wilden­stein fait état de l’acquisition d’un tableau de Mon­et par Druet intit­ulé La Seine à Rouen, le 27 fév­ri­er 1909, no. 32 à l’Hôtel des ventes de Drouot (Wilden­stein, Claude Mon­et. Bio­graph­ie et cata­logue rais­on­né, 1974, vol. I, 211).

Le procédé Druet est un procédé pho­to­graph­ique dédié à l’art dont Guil­laume Apol­lin­aire fit l’éloge en affirm­ant qu’il per­mettait la repro­duc­tion « tout à fait sat­is­fais­ante des tableaux célèbres de Léonard de Vinci à Maurice Denis en passant par Titien, Ingres, Toulouse-Lautrec et Céz­anne » (Chro­niques d’art, 10 jan­vi­er 1911).

Druet util­ise des plaques auto­chromes Lumière pour réal­iser ses clichés au plus près, fidèle aux reliefs et aux effets de lumière.

« A l’encontre d’un très grand nombre de pho­to­graphes, se con­tentant d’à peu près, sans se souci­er de l’exactitude des valeurs, M. Druet s’est tou­jours préoc­cupé d’orthochromatisme, par­ven­ant ain­si à une fidél­ité de rendu indis­pens­able en matière de repro­duc­tion d’œuvre d’art » (Bul­let­in de la SFP, 1908).

A la mort de sa veuve en 1938, le fonds pho­to­graph­ique fut repris par Vizzavona, désor­mais con­nu sous le nom de fonds Druet-Vizzavona (Par­is, Médiathèque du pat­rimoine). On con­nait d’autres albums pub­liés par Druet, not­am­ment deux volumes con­sac­rés à Adol­phe Monti­celli (55 et 50 planches ; Par­is, INHA, PI D 31) et à Georges Viau (3 vol., Par­is, INHA, PI F 23).

La rela­tion entre Claude Mon­et (1840−1926) et l’Angleterre est souvent empre­inte de tristesse si l’on en croit ses lettres. Il y effec­tue un premi­er séjour de huit mois entre octobre 1870 et mai 1871 accom­pag­né de son épouse Cam­ille Don­cieux et de leur fils Jean. Il y peint « The Thames below West­min­ster » (Lon­dres, Nation­al Gal­lery). Pendant cette première péri­ode, Mon­et peint les sites et monu­ments de Lon­dres : West­min­ster, Water­loo Bridge, Char­ing Cross Bridge, The Pool of Lon­don, Hyde Park, Green Park. A son retour en France, Mon­et découvre que les Prussi­ens avaient détru­it une grande quant­ité de ses toiles. Mon­et retourn­era dans les années 1880 en Ang­le­terre, not­am­ment auprès de James Whist­ler. C’est Whist­ler qui trouvera pour Mon­et une chambre dans le célèbre « Hotel Savoy » qui offre une vue spec­tac­u­laire sur la Tam­ise. Mon­et y passera les hivers de trois années con­séc­ut­ives : 1899, 1900, 1901. Lors de cer­tains voy­ages, Mon­et est accom­pag­né de sa seconde épouse Alice Hoschédé dev­en­ue Alice Mon­et en 1892. Pendant ces trois séjours, Mon­et réal­isera 94 toiles : 34 de Char­ing Cross Bridge ; 41 de Water­loo Bridge et 19 du Par­le­ment. Plusieurs toiles furent peintes dir­ecte­ment de sa chambre de l’hôtel Savoy. Celles du Par­le­ment furent peintes à partir de l’hôpital St-Thomas.

Le présent recueil repro­duc­tions selon le « procédé Druet » con­tient 38 pho­to­graph­ies dont 11 représen­tent le Par­le­ment, 19 le Pont de Water­loo, 8 le Pont de Char­ing Cross. Ces pho­to­graph­ies reproduis­ent les 37 tableaux exposés par Dur­and-Ruel en 1904, à un tableau près con­cernant le Par­le­ment qui n’était pas exposé chez Dur­and-Ruel. Il s’agit de la six­ième photo du recueil Druet que l’on ne trouve a pri­ori pas dans le cata­logue rais­on­né de Wildenstein.

Bib­li­o­graph­ie :

Alphant, Mari­anne. Mon­et. Une vie dans le pays­age, Par­is, 2010.

[Art­cur­i­al]. Archives Claude Mon­et : cor­res­pond­ance d’artiste, col­lec­tion Mon­sieur et Madame Corne­bois, Par­is, Hôtel Dassault, vente 13 décembre 2006, lot 82, 5 LAS de Paul Dur­and-Ruel à Mon­et au sujet de l’exposition des Vues de la Tam­ise, 9 pages in-8, la plu­part à en-tête Dur­and-Ruel : « 1er mars. Il lui envoie un chèque de 10000 F, bien dif­fi­cile­ment : « Le com­merce est arrêté, momentané­ment, je l’espère, par les craintes qu’inspire l’incertitude du len­de­main et en Amérique ce n’est pas meil­leur. […] Il est fâch­eux que vous n’ayez pas pu me don­ner quelques unes de ces vues de la Tam­ise avant cette crise. Je les aurais ven­dues plus facile­ment que main­ten­ant […] Quoiqu’il en soit, je suis per­suadé que nous aurons un très grand suc­cès avec vos vues de Lon­dres et que nous pour­rons en vendre un bon nombre »… 31 mai. Il lui envoie un chèque de 20000 F, et con­tac­tera Camondo. Si Druet veut pho­to­graph­i­er les tableaux, ce sera à son compte, et il faudra lui demander « une épreuve de chaque repro­duc­tion pour la per­mis­sion que vous lui don­nez. À la fin de l’exposition nous vous enver­rons les cadres vides, sauf les 3 qui sont à res­taurer et les deux tableaux de Piss­arro qui vous appar­tiennent ». L’exposition est un grand suc­cès, c’est « la meil­leure réponse que l’on pouv­ait faire à tous ces faux bruits et aux mal­veil­lantes asser­tions qui trouv­aient trop souvent de l’écho dans le pub­lic. J’en suis per­son­nelle­ment très heureux…». 4 juin. L’exposition est un suc­cès incon­test­able : « C’est un pas con­sidér­able et il amor­cera la con­ver­sion de bien des gens réc­al­cit­rants jusqu’ici. » Le trav­ail de Druet qui doit pho­to­graph­i­er tous les tableaux retardera l’envoi des tableaux.

Druet, Eugène. Cata­logue des pho­to­graph­ies d’œuvres d’art procédés E. Druet, s.l.n.d. [INHA : 8 B 900]

Gef­froy, Gust­ave. Claude Mon­et. Sa vie, son temps, son œuvre. Par­is, Crès, 1924.

Le recueil de Druet est cité dans la bib­li­o­graph­ie (ed. 1924, tome 2). Pub­lié par les Édi­tions Crès en 1922, puis en 1924, du vivant de Mon­et, l’ouvrage sera longtemps la prin­cip­ale source de tous les écrits postérieurs sur le peintre. Gust­ave Gef­froy (1855−1926) fut l’un des cri­tiques les plus per­spicaces de son temps et – avec Clem­enceau – le prin­cip­al sou­tien de Mon­et dans la deux­ième phase de l’impressionnisme. L’ouvrage fut réédité en 2011 (Par­is, Mac­ula, texte présenté par Claudie Judrin). 

Mira­beau, Octave; Galer­ie Dur­and-Ruel, Claude Mon­et : vues de la Tam­ise à Lon­dres (1902−1904) : expos­i­tion du 9 Mai au 4 Juin 1904, Par­is, Galer­ie Dur­and-Ruel, 1904 [exem­plaire con­sulté : Par­is, BnF, Estampes, Yd2 1904].

[Petit-Pal­ais (Expos­i­tion)]. Les Impres­sion­nistes à Lon­dres. Artistes français en exil, 1870 – 1904, Par­is, 2018.

Reed, Nich­olas. Mon­et and the Thames, Lon­don, 1998.

Wilden­stein, Daniel. Claude Mon­et. Bio­graph­ie et cata­logue rais­on­né, Par­is et Lausanne, 1974 – 1991.

Wilden­stein, Daniel. Mon­et ou le tri­omphe de l’impressionnisme. Cata­logue rais­on­né, Taschen/​Wildenstein Insti­tute, 1996.